Le cri sauvage de l’âme – Frédéric Soulier

Dommage ! Voici le mot premier qui me caresse âprement l’esprit après fermeture de ce bouquin d’un rustre croquignolet, étincelant, ostentatoire. Je dis dommage ! Dommage qu’on se retrouve prisonniers d’une époque drôlement saugrenue, pris dans cet océan trouble de l’univers éditoriale où les orques ne font qu’une becquée des nourrains occupés à essayer de se faire une place au soleil. Dommage qu’il faille littéralement bringuebaler les neurones des néo-consommateurs, qu’il faille glapir à s’en péter les tympans, à s’en rompre les cordes vocales, à s’en arracher les roupettes pour leur rappeler que la téloche n’est pas gage de qualité, qu’ils pourraient batifoler avec l’art, le vrai, le grand, loin des têtes de gondoles. Dommage que le lectorat actuel – et à venir, par ricochet – se retrouve formaté à une littérature de moins en moins artistique, plus abondante que qualitative. Dommage. Autant l’idée de lire pour se détendre, « sans prise de tête », comme on sait si bien le dire, ne fait l’ombre d’aucune chicane dans ma caboche, autant il me paraît impossible de zapper le fait que la littérature, dans son essence même, définit une production à laquelle on reconnait une « valeur esthétique ». Ce léger détail représente, d’ailleurs, la raison pour laquelle la liste des corvées de la mémère du coin de la rue ne saurait être qualifiée « d’oeuvre littéraire » dans cette galaxie, du moins pas dans cette dimension du continuum espace/temps. Dommage qu’on s’en rapproche dangereusement.

Au delà de ces inquiétudes fondées, de cette crainte de voir disparaître à jamais l’art littéraire dans toute sa diversité, dans toute sa splendeur, jaillit deux trois fois un espoir, une lueur scintillante, une piqûre de rappel. Elle ne vient guère souvent du côté où on s’y attend : le long d’un fil d’argent, au cœur d’une Émulsion, au plus profond de l’âme qui crie sa peine avec grogne et ténacité… Le tout dans un dépotoir laissé-pour-compte.

Le livre dont je vous parle aujourd’hui fait partie de ceux-là. Il est beau, fort, élégant (non, il ne parle pas de moi) et bien plus. Pour vous dire, je l’ai lu deux fois, ce bouquin… de suite, s’il vous plaît. La dernière fois que je me suis accordé pareil usufruit, je me tapais un quadruplé. « À la recherche du temps perdu » de Marcel Proust et « Au bonheur des dames » d’Émile Zola. Deux lectures enchaînées d’affilée deux fois chacune. 7 ans plus tard, je récidive pour les mêmes foutues raisons : un breuvage mirobolant, des mots cueillis avec soin, dégueulés avec hargne, puis tripatouillés dans un désordre artistique tels les coups de pinceaux abstraits d’un peintre pour une toile luisante, richement colorée, diffuseuse d’un folklore d’émotions toutes plus contradictoires les unes que les autres. Vous ressentirez de la peine pour Thomas Mâchefer que vous rencontrerez dans la rue ; de la compassion pour Screech, son compagnon de fortune ; de la haine envers Farouk Hassan, le paparazzo « immoral » ; du désir pour Mélody, la garce aux yeux plus gros que le postérieure ; du *je ne sais quoi* pour Belle-de-Loin, oh que oui, même pour elle, vous ressentirez un truc, non identifié encore, mais un truc quand même ; du plaisir, un plaisir coupable que vous ne saurez réprimer, à admirer – non sans délectation – toute cette souffrance dépeinte avec autant d’aplomb et d’éloquence ; de la rage pure et dure face aux doctrines délétères auxquelles se soumettent la société, mais aussi une rage de vivre, celle des personnages, celle enfouie en chacun de nous.

Pour les forcenés qui ressentent le besoin de cataloguer tout ce qui leur tombe sous la main, abondonnez ce coup-ci. Il s’agit d’un roman. Point. L’univers que l’on y côtoie fait office de calque, un reflet de notre époque sans les filtres. Rien que la société, dans son plus simple élément. Avec authenticité comme mot d’ordre, ce livre vous immergera dans les abysses de votre âme, concassera vos multiples barrières érigées à coups de matraquages publicitaires, de dogmes et de croyances plus hermétiques que le vagin de la plus effarouchée des vierges ; puis vous entendrez ce cri, cet appel furieux à l’humanité, pile au moment où poindra le gis de l’espoir, la perspective selon laquelle tout n’est pas perdu. Les personnages souffrent d’une pertinence et d’un réalisme à vous friser la quéquette. Ils représentent votre frère un poil fêlé sur les bords, votre soeur intégriste, la voisine sexy qui ne jure que par la bite de haute voltige, le SDF qui squatte le bas de votre piaule, que vous voyez mais ne regardez jamais. Ils sont vous, votre quotidien.

Je pourrais user de v’la les adjectifs pour qualifier cette plume. Brute, tout de suite, intense tout le temps, percutante car ce môsieur fait du cerveau de son lecteur un punching-ball qu’il entend défoncer avec la rage d’un Mohammed Ali qui n’aurait pas trompé sa nouille dans de la bonne soupe depuis au moins 69 mois. Mais putain d’sa mère ce que c’est jouissif ! Je soupçonne ce bougre d’avoir subi une partouze orchestrée par Balzac, Flaubert, Zola et Tarantino pour avoir hérité de la minutie du premier, de la sonorité du second, du naturalisme extrême du troisième, de l’esthétique scénique du dernier et du génie combiné des quatre. Mon âme charitable ne peut qu’avoir une pensée bienveillante envers sa modeste personne quand j’imagine l’état de son orifice, au pauv’ mec. Le genre de connard qui te fait croire qu’il possède les clés du savoir et de l’univers tellement il maîtrise les bribes de sujets qu’il aborde ; un alchimiste du langage, le môsieur, et pour reprendre ses mots, un de ces empaffés qui vous jettent leur vocabulaire à la figure, et se rengorgent de votre perplexité. Jouissif, vous dis-je.

Je pourrais jaser des heures, on pourrait confabuler encore plus longtemps, mais je préfère vous laisser plonger dans ce bouquin digne des plus grands. Rarement un titre n’a été aussi évocateur, rarement une couverture aussi représentative, rarement le terme « prendre aux tripes » n’a eu autant de sens. C’est pourtant ce qui vous arrivera. Vous y entrerez tout beau tout nigaud et en ressortirez aussi ébranlé que le cul d’une chagasse après une mauvaise passe.

C’EST PAR ICI !

 

Lecture effectuée en écoutant :

  • The Unforgiven, Metallica
  • Stairway to heaven, Led Zeppelin
  • Highway to hell, AC/DC
  • Sympathy for the devil, The Rolling Stone

Le cri sauvage de l’âme

5 commentaires sur “Le cri sauvage de l’âme – Frédéric Soulier

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